Souvent présent sur les modillons des églises romanes, voici un personnage très énigmatique qui revient de très loin (Rome antique) et que la Chrétienté a intégré dans ses messages hautement symboliques.
Cette représentation est une des plus anciennes connue : 1er siècle avant J.C .
Elle aurait été dans la Rome antique la représentation du légendaire Nevis Martius, jeune berger qui aurait sauvé Rome en courant pieds nus et portant au Sénat un message important. Il aurait attendu d'avoir accompli sa mission pour s'assoir enfin et retirer de son pied l'épine qui le blessait.
Église de Bignay (Charente-Maritime), modillon de la façade.
La Chrétienté, très attachée aux messages visuels accrochés aux églises dans un but formateur des populations avoisinantes, réutilise cette gestuelle et lui fait porter un message concret ...
Église de Bécéleuf (Deux-Sèvres), modillon du chevet.
... Il s'agit prosaïquement d'arracher l'écharde de la chair, plus philosophique, d'arracher le vice du corps et de l'âme.
Église de Benet (Deux-Sèvres), modillon de la façade.
Il est le symbole de la pénitence ...
Église de Foussais (Vendée), modillon de la façade.
... et avoir la volonté d'abandonner son orgueil. S'occuper de ses pieds après l'effort, supporter la douleur, prendre une pose peu altière ...
Église de Genouillé (Charente-Maritime), modillon de la façade.
Cette symbolique est associée à la période de Carême (être en contrôle de son corps et de ses besoins) et du mois de Mars (probablement à cause du nom de l'éphèbe à l'origine de la légende "Martius").
Église de La Jarne (Charente-Maritime), modillon de la façade.
C'est aussi plus terre-à-terre, l'image du pèlerin qui pendant son cheminement apprend à prendre soin de son "outil" (pieds, corps ... mais aussi pensée) physique et spirituel.
Église de Lichères (Charente), modillon de la nef.
Les tireurs d'épine symbolisent les écueils que la vie ne manque pas de mettre sur le chemin et qu'il faut accepter sans subir ... apprendre à s'adapter. Avancer malgré tout. S'améliorer dans l'épreuve.
Église de Marcillac (Charente), modillon du chevet
Tout un programme !
Église de Melle-Saint-Pierre (Deux-Sèvres) chapiteau intérieur. Une des plus belles représentations en Saintonge.
Les journées du patrimoine sont l'occasion de partir à la découverte d'un patrimoine insolite : les vitraux des églises des Vals de Saintonge.
Église de La Vergne (Charente-Maritime), vitrail du choeur - Adrien Baratte - Paris, début du 20e siècle.
Depuis quelques années, les communes du Pays des Vals de Saintonge ont engagé un vaste chantier de rénovation de leurs églises et la mise en valeur de leur patrimoine. Le vitrail a largement bénéficié de cet essor ! plus de 45 maîtres verriers et vitraillistes on participé à cet engouement entre les 19e et 21e siècles. Le plus récemment posé est en l'église de Mazeray (2022) créé par Bernard Fournier - Bordeaux.
Église de Mazeray (Charente-Maritime), vitrail de la nef - Bernard Fournier.
Pour découvrir ce généreux patrimoine un livre disponible en librairie ou à l'association ENVIVALS - yaunchat@free.fr - 30 euros.
Le mois de septembre consacre le signe céleste de la Balance : Libra
Église de Fenioux (Charente-Maritime), voussure du portail.
Exceptionnellement, il n'y a pas de "gestes" agricoles associés à la représentation de ce signe. Tout est inclus dans ce personnage qui tient fermement le fléau d'une balance "à la romaine".
Église d'Aulnay-de-Saintonge (Charente-Maritime), voussure du portail. Les bras de la balance on disparu mais subsiste le fléau. A gauche du personnage, la ruche du mois d'août et son petit pot pour la récolte du miel.
Et pourtant, Le personnage regroupe tous les "codes" du zodiaque : signe céleste et travaux agricoles.
Le personnage est un religieux. Il vient avec sa balance au seuil de l'église du hameau peser la dîme. Cet impôt (Dîme = dix) représente 1/10ème de ce que le paysan produit et appartient en totalité à l'Église. Il est levé en septembre. C'est un impôt en nature pour sa grande majorité : son calcul est simple. Par exemple sur 10 bottes de fourrage produites, la 10ème botte revient au religieux. Idem pour les sacs de grains comme tout autre production. La balance est utilisée dans le cas où le prélèvement ne peut être aussi évident. Par exemple, la viande ou quand les quantités produites sont inférieures aux contenants normés : sacs, tonneaux, métrage pour les tissus ... etc. Mais dans le cas de la viande, si vous possédez 10 cochons, 1 sera pour la dîme. Les religieux sont organisés pour entreposer et entretenir des "bêtes sur pattes". Ils ont des hangars, des étables, des soues, des pâturages ...
L'impôt est un acte social et donc un "produit" issu du travail paysan.
Église de Civray (Vienne), voussure du portail.
Le personnage porte un habit civil et des chausses pointues, critère de l'habit "bourgeois". Parfois même on peut y deviner une sorte de plastron, comme une armure (Fenioux). Certains historiens expliquent, que dans des contrées instables et potentiellement violentes, les impôts pouvaient être récoltés par des militaires au nom du collecteur, en l'occurence le religieux pour ce qui est de la Dîme.
Église d'Argenton-les-Vallées (Deux-Sèvres), voussure du portail. Ce qui reste du personnage au centre de l'image.
Et que fait l'Église de cet impôt ? Il est d'abord rapatrié dans les centres locaux (abbayes, monastères, commanderies ...). Puis il est partagé en trois parts "égales".
1/3 revient au prieur, c'est-à-dire au "chef de l'établissement" qui, généralement a ses propres quartiers, voire son "immeuble" au seing du complexe, sa gestion personnelle et son "bas de laine" qu'il fait fructifier ;
1/3 revient à la communauté religieuse. La majorité des biens récoltés seront vendus sur les marchés et les foires, éventuellement transformés - certains monastères en font même des spécialités locales (Huile de calendula (le souci) à Aulnay-de-Saintonge) ; c'est encore vrai aujourd'hui, même s'il n'est plus question de dîme. 1/4 de cette enveloppe est directement consommée par la communauté religieuse pour son quotidien et son autonomie. Le reste sera d'un rendement marchand dont la grande partie de la rente sera versée à l'Église (institution via son évêque).
1/3 sera utilisée pour les bonnes oeuvres de la communauté : aide aux démunis, sanitaire et soins, soutien ... etc.
Quand il s'agit de constructions, de grands travaux (construction d'une église, extension du bâti, creusement de canaux pour l'assèchement des terres marécageuses par exemple), le budget nécessaire sera nourri de "subventions" apportées par le prieur sur son bien personnel (il en a les moyens), par l'évêché, par l'abbaye maîtresse (abbaye bénédictine de Cluny pour la Saintonge), par d'autres communautés religieuses, de dons apportés par les paroissiens qui se doivent de soutenir une communauté religieuse qui est indispensable à leur survie ...
Église de Cognac-Saint-Léger (Charente), voussure du portail. Le personnage central est énigmatique avec sa posture qui semble accroupie (mais ce n'est qu'un effet de style pour s'adapter à la voussure) et son visage féminisé (mais il s'agit d'un casque et non de cheveux). Et que dire de cette mimique du visage et son mouvement penché sur l'épaule ...
La production viticole n'est pas incluse dans la dîme car elle est soumise à un autre impôt : le droit de BANVIN directement ponctionné par le seigneur, l'évêque et les municipalités. Ajouter à cela un certain nombre de taxes et de péages pour les plantations, les récoltes et le transport du produit fini ... mais c'est une autre histoire !!!
A retenir, que pour un paysan, le cumul des impôts, taxes, péages et autres gentillesses fiscales de tous ceux dont il est le vassal, s'élevait à plus de 85% de son revenu brut !
Promenades dans le riche patrimoine matériel et immatériel de la Saintonge (Charente-Maritime) : art roman, gothique, moderne, pictural, naturel et humain.