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Une scène d'exception de l'art roman : la pesée des âmes

Publié le par Esla

La pesée des âmes est une scène classique fréquente sur les églises romanes de Saintonge, particulièrement en Charente-Maritime, même sur de modestes édifices. Elle est cependant présente sur la plupart des grands édifices de l'Europe érigés entre les 10e et 12e siècles.

Église de Maillezais (Vendée), chapiteau de la façade.

Très érodé, le chapiteau présente saint Michel à gauche, un démon arrogant à droite. On peut apercevoir le pénitent tout à fait à droite au pied du démon. 

La "pesée des âmes" est un rituel indispensable pour le défunt chrétien arrivant à la porte de l'au-delà. Elle consiste à juger du poids des fautes et des bontés exercées par le pêcheur tout au long de sa vie terrestre (repentir compris). L'archange saint Michel pèse l'âme du défunt secondé d'un ange qui accompagne la pauvre âme encore dans son enveloppe humaine.  Ils sont dérangés par des démons qui, bien dans leur rôle, tentent avec leurs mains griffues de faire pencher la balance en leur faveur. Ils présentent des mines réjouies dans l'anticipation de la récupération d'une âme déchue ; des tricheurs naïfs et un peu idiots face à la droiture et l'honnêteté du serviteur divin. Une espérance toujours déçue, puisqu'il est entendu que le paradis et le pardon sont à tous accordés. Dieu est miséricordieux ... c'est entendu !

Église de Corme-Royal (Charente-Maritime), chapiteau de la façade.

Saint Michel à droite porte la balance et démon à gauche essaie de peser sur le panier  pour se l'accaparer.

Ce jugement des morts est un thème hérité de l'ancienne Égypte ou Anubis "affrontait" le monstre Ammit pour les mêmes raisons ; n'oublions pas que la Bible fut écrite sur les territoires d'Afrique et d'Orient et s'est inspiré de leurs mythes. Un philosophe rappellerait que "rien ne se crée de rien", rient ne disparait vraiment, tout se transforme.

Pesée des âmes, papyrus égyptien (extrait le Livre des Morts)

Cette pesée des âmes, action présente dans l'ancien testament, a "disparu" des nouveaux textes dès le milieu du 13e siècle ; probablement considéré trop "païen, trop "imagé", trop "étranger" dans une période où l'Église s'évertue à rendre son discours plus directif, plus exclusif.

Généralement saint Michel est placé grand sur l'arête du chapiteau ; il tient le fléau de la balance constituée de deux paniers. L'ange "aidant" derrière lui et le défunt dans son dos. les démons diversement illustrés sont "un peu partout" !

Église de Colombiers (Charente-Maritime), chapiteau intérieur du carré du transept.

A droite de la photo, au centre du chapiteau saint Michel tenant le fléau de la balance, sur l'arête, face à nous, le démon qui tente de faire peser la balance en sa faveur avec un bâton. Le pénitent est sur le chapiteau de gauche, en attente. 

Le message transmis par la Chrétienté est fondamentalement optimiste et rappelle grâce à ce tricheur sans talent - mais à l'air féroce - que tout homme peut s'amender et réparer sa faute dans la rigueur et l'humilité, dans le respect des préceptes de l'Église.

Mais restons gaulois, que diable !!!

 

Église de Saintes - Saint Eutrope, église haute (Charente-Maritime), chapiteau intérieur de la nef.

un dialogue semble s'établir entre saint Michel détenteur du fléau de la balance et un démon appuyant sur le panier à son côté avec un air de dire "allez, laisse moi celui-là, j'te jure je m'en contenterai"

Vis-à-vis du texte dont elle s'influence, la pesée des âmes à l'Européenne a dû subir quelques adaptations nécessaires pour être comprise par nos ancêtres de ces 11e et 12e siècles, êtres simples, et pour plus de 95% de la population, analphabètes. 

Église d'Ars-sur-Gironde (Charente-Maritime), chapiteau du carré du transept. Repeint au 19e siècle, d'une coloration assez proche de ce que cela devait être au 12e siècle. les décors de la colonne en dessous et sur le mur sont par contre d'inspiration 15e siècle "repensés" au 19e siècle.

Saint Michel en bleu semble converser avec le démon. Derrière le saint, le pénitent accompagné d'un ange qui le rassure en lui tenant la tête.

En Égypte, lorsque le coeur (siège de l'âme, - de la conscience, des pensées, et de la mémoire - égyptienne) est pesé, il doit être aussi léger qu'une plume et la balance doit être à l'équilibre. Pour nous autres gaulois, peut-être plus terre-a-terre, une balance sans mouvement, sans pesée puisqu'elle est à l'équilibre, est suspecte ; et pour rendre la scène, clé de l'accès en paradis, crédible,  l'imagier modifie le rôle de la balance. L'âme doit être visiblement lourde des efforts pour la rédemption et le rachat des péchés du vivant de leur auteur. La balance doit donc pencher en faveur du juge saint Michel.

Église de Saujon (Charente-Maritime), chapiteau de l'ancienne église romane déposé dans une chapelle de la nouvelle église.

Saint Michel est à gauche tenant le fléau, le démon face à lui et entre les deux un ange semble temporiser les ardeurs du démon en lui appuyant la main sur son front. Quasiment Invisible sur la photo (on aperçoit sa main posée sur son ventre) le pénitent attend la sentence., 

Ensuite, il faut beaucoup de représentants divins en Égypte pour assurer le tribunal afin d'œuvrer au rituel de la pesée. Difficile de représenter le même rite pour une religion monothéiste. En conséquence, il ne restera plus que deux, parfois trois personnages pour assurer le passage : saint Michel serviteur de Dieu, seul juge et détenteur de la balance, parfois son servant, le défunt et un ou deux démons.

Église d'Aujac (Charente-Maritime), chapiteau de la porte nord.

Interprétation rare, le pénitent sert de soutien à la balance de saint Michel à sa gauche pendant que que son âme est pesée. C'est l'unique fois où j'ai croisé une pesée des âmes où le pénitent joue un rôle actif dans le rituel, tandis que le démon est relégué au coin du chapiteau. Il est cependant toujours très intéressé à fausser la pesée.

enfin dans la tradition égyptienne le rituel s'exécute dans un tribunal, un lieu dédié. Pour la Chrétien, il s'agit de la porte "merveilleuse", à la droite du seigneur ; elle ne peut donc pas être représentée. Le lieu sera "invisible" ou parfois placé discrètement dans la "verdure", entourée d'un entrelacs de feuillages foisonnant.

Église d'Aulnay-de-Saintonge (Charente-Maritime), chapiteau du chevet.

Saint Michel est sur l'arête du chapiteau face à deux démons très agressifs. Derrière lui  l'ange tient la main du pénitent en attente de son jugement.

D'autre part, si en Égypte, le rituel rappelle que le défunt en faute sera avalé par "la Grande Dévoreuse", il en va tout autrement pour le Chrétien qui a - bien sûr - effectué de son vivant d'abord, puis après sa mort terrestre, oeuvre de pénitence et rachat de ses fautes. Pour lui, la pesée des âmes est un passage de confirmation et non de condamnation . Il ne peut y avoir de rejet puisqu'il n'existe pas encore d'enfer (il apparaitra au 13e siècle). Tout au plus, aura t-il besoin d'une "piqure de rappel" et un retour à la pénitence (racontée dans un prochain article), mais cette hypothèse n'est pas racontée sur les églises romanes saintongeaises. A voir plutôt à Conques par exemple (Aveyron), ceux qui sont punis sont ceux qui n'ont pas effectué leur pénitence et se présentent en Paradis sous une forme inacceptable.

 Église de Conques (Aveyron), bas relief de la façade au-dessus du portail.

 

Dans l'Égypte ancienne :

la SPYCHOSTATIE ou PESÉE DE L'ÂME (Livre des Morts)

Le livre des morts est un papyrus couvert de formules (plus de 200) que le défunt devait réciter sans erreur afin d'équilibrer la balance. Pour le prix de deux vaches ou de six mois de salaire d'un ouvrier, on pouvait acheter de son vivant le Livre des Morts déjà établi. Il suffisait d'y insérer son nom de défunt le moment venu. C'est le Dieu Thot qui a rédigé lui-même les formules, pour aider les défunts à triompher des périls rencontrés dans le royaume des morts.

Extrait du Livre des Morts, 125 formules devant être récitées au moment de la pesée du coeur du défunt.

"salut à toi Dieu grand, possesseur des deux Maât"

"je viens vers toi et t'apporte la Vérité et la justice après que, pour toi, j'ai chassé mes mauvaises actions"

"je n'ai pas maltraité les gens, je n'ai pas blasphémé Dieu, je n'ai pas appauvri l'homme pauvre"

je n'ai pas affamé, je n'ai pas faussé le peson de la balance, je n'ai pas été le lait de la bouche des petits enfants, je n'ai pas fait pleurer, je n'ai pas tué, je n'ai pas diminué la part des aliments offerts dans les temples"

"je n'ai pas retenu l'eau au moment de l'inondation"

"je suis pur ! je suis pur ! je suis pur ! je suis pur !

papyrus égyptien (extrait du Livre des Morts)

Le coeur du défunt est déposé sur le plateau d'une balance, tandis que de l'autre se trouve une plume d'autruche symbolisant Maât déesse de la vérité et de la justice. le Dieu Anubis agenouillé sur un coffre vérifie l'aiguille de la balance qui est ornée de la plume de Maât. Le sommet du fléau est à l'effigie de la déesse Maât. A droite de la balance se trouve le Dieu thot le scribe des dieux, qui inscrit les actions de la vie passée du défunt et va prononcer le verdict. Si le coeur pèse autant que la plume, c'est que le mort a vécu selon les règles de la morale et peut accéder à la vie éternelle. Si le coeur pèse plus lourd que la plume, il a vécu dans le mal et sera avalé par la "grande dévoreuse. Elle est un monstre, de sexe féminin, qui se trouve à proximité de la balance prête à dévorer le coeur condamnant le défunt à une mort définitive. A la gauche, le défunt est accompagné, tenu par la main par Anubis.

texte et photos : Esla

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